Histoire du renard qui parle (Conte vietnamien)

"Il était une fois deux frères, orphelins depuis leur plus jeune âge; qui vivait ensemble à l'écart de leur village. L'aîné était travailleur mais particulièrement stupide, et âpre au gain. Le cadet, au contraire était connu pour son intelligence et sa gentillesse, hélas il était également très paresseux;
Un jour, le frère aîné revint de la forêt avec un panier de fruits succulents. Le cadet, qui était couché, avait bien envie d'en manger, mais il avait la flemme de même s'asseoir, il se contenta donc d'allonger le bras et d'envoyer les fruits directement dans sa bouche. Un renard passant par là se  plaça sans bruit derrière lui et commença à attraper les  fruits avant qu'ils ne tombent dans la bouche du paresseux.
Mais le garçon était rapide et il saisit le renard par le cou. Celui-ci se débattait en vain, le garçon ne lâchait pas et le secouait. Mais comme il n'était pas méchant, il finit par l'adopter. Il l'entourait de gentillesse et d'affection, lui apprit des tours de cirque et lui enseigna même à parler.
Un jour qu'il se promenait dans la campagne, il rencontra des marchands et, pour s'amuser, il eut l'idée de leur proposer un pari :
- Voulez-vous parier avec moi que mon renard, ici, sait parler ?
Les marchands, amusés de son audace, éclatèrent de rire et répliquèrent :
- Si ton renard peut parler, nous voulons bien te donner toutes nos marchandises. Mais s'il ne parle pas tu auras 20 coups de fouet pour t'être moqué de nous !
Quel ne fut pas leur désappointement lorsque le renard se mit, tel un être humain, à leur raconter des histoires. Respectant leur parole, les marchands donnèrent tous leurs biens au jeune garçon. Un peu plus loin il rencontra un groupe de gardiens de buffles. Il leur proposa le pari de faire chanter son renard en échange de leurs animaux. Sinon, il leur donnerait toutes les marchandises qu'il venait de recevoir. Par tenu, et pari gagné à la stupeur des hommes. Le jeune garçon rentra chez lui chargé de biens et nanti d'un troupeau de buffles.
Le frère aîné, étonné du soudain enrichissement de son cadet, en conçut de la cupidité. Il questionna son jeune frère qui ne fit aucune difficulté à lui révéler ce qui s'était passé. L'autre lui demanda de lui prêter son renard, ce que le cadet accepta de bon coeur.
L'aîné partit à la ville avec le précieux animal. Arrivé à une rivière qu'il fallait traverser à la nage, au lieu de prendre le renard sous son bras pour lui éviter de se mouiller, il le jeta à l'eau sans ménagement et l'obligea à nager à ses côtés. Parvenu sur l'autre rive, le pauvre animal était complètement épuisé et se mit à haïr le frère aîné.
Celui-ci rencontra bientôt un groupe de riches marchands avec lesquels il fit un pari : leurs marchandises si son renard parlait, des coups de fouet dans le cas contraire. Accepté. Mais le renard ne prononça pas une parole et le frère aîné reçut sa punition sous les railleries des spectateurs qui  le traitaient de simple d'esprit.
Furieux, le frère frappa à mort le pauvre animal et l'abandonna dans un fossé. Une fois rentré il avoua sa mésaventure en maudissant le renard. Le cadet éclata en sanglots d'avoir perdu son animal favori. Il partit le chercher pour l'inhumer comme un ami cher. Il l'enterra au pied d'un arbre près de la maison et y vint régulièrement pleurer et prier. A sa grande surprise, lors de chacune de ses visites, une pluie de pièces d'argent tombait des branches. Il les rapporta à la maison et continua de s'enrichir. Son frère le questionna sur ce pactole et, toujours aussi confiant, le cadet lui raconta l'histoire. Aussitôt l'aîné se rendit sur la tombe du renard avec un plateau chargé de présents. Il pria avec ferveur et demanda des richesses à la mesure de ses offrandes. Mais en fait de pièces d'argent, des oiseaux en grand nombre vinrent et l'arroser de leurs déjections. Il regagna à grand peine la maison sous l'averse malodorante et visqueuse.
Très en colère, il revient avec une hache, abattit l'arbre et le brûla.
Le jeune frère en fut fort peiné. Remarquant parmi les cendres une petite branche encore intacte, il la ramassa et eut l'idée de la creuser pour en faire une auge pour ses cochons. Bientôt, miraculeusement, les porcs avaient doublé de poids et il put les vendre un excellent prix.
Voyant cela l'aîné lui demanda de lui prêter l'auge. Il la plaça dans sa propre porcherie mais ses cochons, au lieu d'engraisser, devinrent si maigres et si chétifs que des corbeaux les enlevèrent. Fou de rage il fracassa l'auge avec sa hache et jeta les morceaux au feu. Le cadet ne put en sauver qu'un fragment. Ne sachant qu'en faire, il le tailla en peigne. En le passant dans sa chevelure il remarqua avec surprise qu'elle devenait plus souple, plus brillante et poussait avec vigueur. Il proposa aux femmes et aux filles du village de leur donner de beaux cheveux et bientôt son succès devint tel qu'on accourut de partout pour bénéficier de ses services, qu'on lui payait à prix d'or.
Le frère aîné, stupéfait de cette nouvelle réussite, lui emprunta le peigne en espérant gagner à son tour une fortune. Il fit un essai sur ses propres cheveux, hélas ils tombèrent par poignées et bientôt il ne lui en resta plus un seul sur le crâne. Fou furieux il jeta le peigne dans le feu. Le jeune frère ne put en sauver qu'une dent, toute recourbée par la chaleur. Il eut l'idée d'en faire un hameçon et partit pécher. Chaque fois qu'il plongeait sa ligne dans l'eau, les poissons se disputaient pour mordre et bientôt il put se rendre au marché avec des paniers chargés à ras bord de poissons de toutes tailles dont il tira une bonne somme d'argent.
Son frère lui vola alors l'hameçon, mais lorsqu'il le trempa dans l'eau il ne ramena que des serpents de toutes espèces. Effrayé il les jeta dans la rivière avec l'hameçon et prit la fuite. On ne le revit plus.
Le jeune frère se rendit à la rivière pour tenter de retrouver son hameçon, mais toutes ses recherches furent vaines. Alors il s'assit sur la berge et se mit à pleurer.
Au bout de quelques minutes, une ravissante jeune fille sortit de l'onde et vint vers lui. Elle lui demanda s'il était le propriétaire de l'hameçon qui venait d'être jeté à l'eau et lui dit que son père, le roi du monde aquatique, l'avait avalé et souffrait beaucoup. Il offrait une bonne récompense à qui l'en débarrasserait. Le garçon accepta de la suivre. Elle lui prit alors la main et le conduisit sous l'eau. Ils marchaient comme sur la terre ferme. Ils arrivèrent en vue du trône où le roi gémissait de douleur. Avec délicatesse, le garçon le libéra de l'hameçon. Le roi, en récompense, lui offrit alors un parasol en lui recommandant :

- Ne l'ouvre pas quand il pleut ou quand il fait de l'orage. Ouvre le seulement en cas de sécheresse. Un dragon viendra alors cracher la pluie et arroser tes terres".

Il fit ainsi, et jamais plus il ne craignit le manque d'eau, ses terres furent toujours bien arrosées et ses récoltes abondantes.