Je vous ai parlé il y a quelques jours du conte que j'avais écrit à partir du Jeu des miroirs. En voici un autre, écrit par Colette, cette fois, que je trouve superbe. Comme tout ce qu'elle écrit, à vrai dire.

Il était une fois …un monde qui perdait peu à peu ses couleurs. Personne ne savait pourquoi ni depuis quand mais peu à peu, les couleurs pâlissaient, pâlissaient. Les gens avaient fini par s’y habituer et haussaient les épaules. Les couleurs devenaient fades, voilà tout. Personne n’y pouvait rien.
 
Il y avait dans un des villages de ce monde, un jeune homme amoureux. Il était trop timide pour se déclarer et se contentait de dévorer des yeux sa bien-aimée. Et elle ne le voyait pas, trop occupée à surveiller les couleurs des gens et des choses. Chaque fois qu’une d’entre elles s’affadissait un peu plus, elle tremblait. Elle passait son temps à parler aux choses et aux bêtes, leur demandant quelle sorte de maladie les attaquaient, si cela pouvait se guérir et par quel moyen mais las ! Rien ni personne ne lui répondait.
 
Le jeune homme voyait sa bien-aimée s’étioler de plus en plus et un jour, il n’y tint plus
« Pourquoi es-tu si triste ? »
Elle le regarda mais sans vraiment le voir
« Les couleurs meurent »
Trop occupé à la contempler, il n’avait pas regardé autour de lui depuis longtemps. Et il vit qu’elle avait raison, que les couleurs semblaient peu à peu disparaître. Il se dit que pour gagner son cœur, il devait trouver la raison de cet étrange état de fait et arrêter cette hémorragie de couleurs.
 
Il voulut la rassurer, lui dire qu’elle n’était pas seule et qu’à eux deux, ils allaient trouver une solution mais où qu’il aille, elle n’était pas. Alors, il demanda après elle, mais personne ne semblait savoir de qui il parlait. Et vint le jour où il posa son habituelle question à quelqu’un, mais l’homme ne lui répondit pas, il n’y eut pas de regard pour croiser le sien, comme si tout à coup, il n’existait plus.
 
Il décida alors de quitter le village, de partir à la recherche de sa bien-aimée. Il prit un peu de pain et de fromage et se mit en route dans un univers qui peu à peu perdait le sens du jour et de la nuit, la saveur du soleil et celle de la pluie. Après plusieurs heures de marche, il eut soif. Il chercha le ruisseau auquel il avait coutume de se désaltérer mais plus de ruisseau, ni de prairie verdoyante. Avec les couleurs, avaient fui tous ses repères familiers. Avec la disparition de l’herbe fraiche et ondoyante, on ne voyait plus d’insectes vrombissants,  de lapins bondissants ni de mulots s’ensauvant. Dans le ciel gris, plus de nuées bruyantes d’étourneaux.
 
Il arriva en vue de la forêt mais comme le reste, elle avait changé. Silencieuse et immobile, on l’eût dit de pierre. Saisi de terreur, il eut la tentation de tourner le dos et de s’enfuir. Mieux valait un village gris et silencieux qu’il connaissait à cette forêt hostile et glacée. Mais le souvenir des yeux clairs de sa bien-aimée le frappa au cœur comme un coup de poignard, et c’est en tremblant mais déterminé qu’il fit un premier pas, puis un deuxième, puis un autre encore qui le fit pénétrer dans la forêt figée.
 
C’est là qu’il la trouva, prostrée, les yeux vides et fixes, plus pâle qu’un fantôme. Il murmura son nom, puis le redit plus fort, posa sur son épaule une main hésitante, en vain. Le désespoir le saisit. A quoi bon la trouver si elle n’était plus que l’ombre de la vivante tant aimée ? Si rien ne la faisait revenir ? Il s’assit à ses côtés et sentit une vive douleur à la main. En posant la main au sol, il s’était coupé sur un petit caillou gris. Et son sang, rouge et chaud, se mit à couler. Cela lui donna une idée. Il prit une goutte de ce sang écarlate et la posa doucement sur les lèvres blanches et froides. Il murmura d’abord son nom, la suppliant de revenir à la vie, puis voyant que cela n’avait pas d’effet, il l’appela en haussant la voix de plus en plus.
 
« Holà, holà que de tapage ! Pourquoi n’es tu donc pas comme tout le reste, silencieux et tranquille ? »
 
Il répondit en cherchant d’où venait cette voix « Je ne peux pas, elle n’a que moi. Si je ne la sauve pas, elle disparaîtra »
 
« Et alors ? »
 
« Alors ? J’ai besoin d’elle »
 
« Que ferais-tu pour la sauver ? »
 
« Tout, je ferai tout »
 
« Que donnerais-tu pour la sauver ? »
 
« Ma vie »
« Que m’importe ta vie, je puis la prendre quand je veux. Qu’as-tu d’autre à me donner ? »
« Je n’ai que cela » soupira le jeune homme.
 
De derrière un arbre, sortit une sorte d’homme-arbre, tordu et sombre, on eût dit une grosse bûche sur pattes. Tout dans le personnage était d’un noir de bois brûlé, jusqu’à ses yeux, brillants et terribles.
A sa vue, le jeune homme sentit son cœur lui manquer mais il tint bon et se plaça entre l’apparition et sa bien-aimée.
 
« Non » dit l’homme-arbre, « tu n’as pas que cela. Tu as quelque chose qui peut m’intéresser. Es-tu prêt à me le donner ? »
 
« Oui, oui, tout de suite » cria le jeune homme
 
« Tu ne veux pas savoir ce que c’est ? » ricana son vis-à-vis
 
« Que m’importe puisque je vais m’en séparer ? Mais comment puis-je être sûr que vous m’aiderez ?»
« Je t’en fais serment. Si tu me donnes ce que je désire, ta bien-aimée retrouvera vigueur et vie, ton monde retrouvera ses couleurs »
 
« Soit, je vous donne ce que vous désirez »
 
« Attends. Il te faut d’abord savoir ce que tu abandonnes »
 
« Ma vie, je suppose ou plutôt non, mon âme »
 
« Je te l’ai dit, ta vie ne m’intéresse pas. Quant à ton âme, elle ne t’appartient pas. Il n’est donc pas en ton pouvoir de la donner. Non, ce que je veux, c’est ce sang riche et vigoureux, nourri par ton amour »
Saisi d’effroi, le jeune homme mesura ce qu’on lui demandait. Il regarda sa bien-aimée une dernière fois, lui embrassa doucement les lèvres sans éveiller de réaction puis, se tournant vers l’homme-arbre, il prit une profonde inspiration
 
« Voilà, prends ce qui fait battre mon cœur, je te l’offre de ma propre volonté »
 
Et l’homme-arbre s’approcha, posa sur le cœur battant chamade sa main dure et noueuse. Et le jeune homme sentit toute la chaleur suivre le chemin vers cette main brune. Une larme, une seule, glissa lentement le long de sa joue qui devenait froide. Il regarda dans le noir regard de l’autre et se sentir glisser au ralenti vers un lac d’ébène aux eaux lourdes et immobiles. Juste avant d’être englouti, il entendit une voix lui murmurer
 
« Tu ne regrettes rien ? Pas même de savoir que ni ta bien-aimée, ni personne d’autre ne saura jamais ce que tu as fait pour eux ? Tu peux encore reprendre ce que tu m’as donné »
 
Mais en fermant les yeux, le jeune homme répondit « Ce que je t’ai donné l’a été par amour. Je ne le reprendrai pas. Que m’importe, puisqu’elle vivra et sera heureuse »
 
A peine avait-il prononcé ces derniers mots qu’une vigueur nouvelle se répandit dans ses veines. Le lac d’ébène disparut et il se trouvait dans un champ verdoyant doucement balayé par une brise parfumée. Quand il ouvrit les yeux, il vit le sourire de sa bien-aimée. Et en se tournant vers l’endroit où il avait vu l’homme-arbre, il vit un enfant rieur aux cheveux roux comme flamme ardente
 
« Puisque tu as donné sans regret et sans rien demander pour toi, je te redonne ton sang. Il est plus fort, plus vigoureux qu’avant car il est passé par le feu de l’amour, par le feu du désespoir et par le feu du sacrifice. Je te rends à ce monde que tu as sauvé »