Mardi, 16 heures. Je sors de l’atelier d’écriture, je suis contente, ça a bien marché, et nous avons passé un excellent moment. Comme toujours, j’ai un léger creux, mon estomac se souvient sans doute des sorties d’école et des pâtisseries que m’amenait ma grand-mère pour le goûter. Je rentre dans la boulangerie du bout de la rue. Un homme d’environ 40 ans, grand et costaud, petit collier de barbe, lunettes, l’air sérieux, demande « pour 1 euro de bonbons, s’il vous plaît ». Je souris, ça aussi ça me rappelle des souvenirs… moi c’était des francs, mais les bonbons sont presque les mêmes.
Il a fini, c’est mon tour.

« Il faut que je me dépêche, je ne dois pas le faire attendre. La voisine non plus bien sûr, elle est déjà très gentille de le garder après l’école, mais bon, elle reste assise, il s’amuse gentiment tout près, il ne lui cause pas beaucoup de dérangement. Mon petit Jules, mon garçon ! On dit que d’habitude ce sont les mamans qui préfèrent leur fils, et bien là, c’est moi. Je l’adore, il est magnifique, et si gentil, si poli, si intelligent…si affectueux ! Heureusement que le square n’est pas loin, j’ai tellement hâte de le voir, d’abord l’observer de loin, jouant avec ses camarades, et puis se figeant lorsqu’il m’aperçoit, son visage qui s’illumine, ce grand geste du bras qu’il me fait avant d’accourir vers moi en riant, ah son rire, il me perce le cœur tant je l’aime…et puis ses joues rouges de l’énergie dépensée, ses yeux brillants, son exclamation de joie en découvrant le mélange de bonbons que je lui ai concocté…oui je sais, des bonbons ce n’est pas un goûter, et je ne devrais pas «après il n’aura plus faim pour le souper » me disait sa mère, et ça nous faisait rire lui et moi, silencieusement, complices, ma mère à moi avait déjà dit ça à mon père. Je perpétue une tradition ! – l’homme a un large sourire, s’attirant les regards étonnés de la ménagère qu’il croise – pourquoi pas ! c’est une tradition de plaisir, de bonheur même, elle en vaut bien d’autres et j’espère que Jules la perpétuera avec ses propres enfants ! J’espère pour lui qu’il y aura encore des boulangeries un peu trop étroites, un peu sombres, avec à l’entrée un rideau en lanières de plastique multicolores dans lesquelles on s’amuse à s’entortiller, un carillon lorsqu’on passe la porte, et sur le comptoir un alignement de gros bocaux, ventrus comme des galions, dont le flanc transparent laisse admirer leurs trésors ! Elle était comme ça, la boulangerie de Madame Rives, quand j’avais 8 ans, c’est pour cela que j’ai choisi celle-ci, bien qu’elle ne soit pas sur la route du jardin ».

Il est arrivé. Il pousse la barrière qui grince un peu, cherche des yeux puis repère la petite troupe, lève la main, Jules accourt. Par réflexe l’homme murmure : « Ne cours pas, mon petit, ne tombe pas surtout ! »
Mais Jules ne tombe pas. Hors d’haleine, souriant encore, il s’arrête devant l’homme dans un grand crissement du sable sous ses baskets.

« Tiens mon Jules, aujourd’hui je t’ai pris des haribo, et des rouleaux de réglisse avec le chewing gum au milieu, et des caramels, il y en a des durs et des mous. Et puis des guimauves et de petits lézards en boule de gomme, jaunes et rouges avec leur ventre blanc»

Voilà. Jules est reparti, toujours courant, et partage le butin à ses pirates dans de grands hurlements d’enthousiasme. L’homme s’est assis près de la voisine et après un bref salut et quelques mots, s’absorbe dans ses pensées.

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L’homme frissonne, sursaute, jette autour de lui un regard un peu égaré. La nuit va bientôt tomber, il devrait bouger, d’autant qu’il a encore une course à faire avant de rentrer. Il se lève avec difficulté et prend lourdement le chemin de la sortie. Il n’y a plus que lui. La voisine et Jules sont rentrés depuis longtemps. D’ailleurs ce n’est même pas sa voisine, et le gamin ne s’appelle sûrement pas Jules. Mais c’est un gamin, et il y a une tradition à perpétuer. Son poing serre convulsivement le sac dans lequel sont restées deux dragées magiques, de celles que, à 8 ans, on ose encore retirer périodiquement de sa bouche pour vérifier la couleur.

« J’ai eu de la chance, la dame n’en avait plus que deux. Si ça se trouve elle les avait même gardées pour nous, depuis que je viens elle sait sûrement que ce sont nos préfèrées, hein mon Jules. Nos préférées »

marmonne l’homme tandis que les larmes coulent. Un jour, au lieu d’aller à la boulangerie, il prendra un de ses petits sacs en papier qu’il a gardés depuis le premier soir, marqués de la date et soigneusement pliés dans un tiroir de la commode, et le remplira de tous les bonbons pour adultes que renferme l’armoire à pharmacie ; il raflera tout, les ronds, les ovales, les gros, les petits, les blancs, les verts, les jaunes, les bicolores « un véritable festival, tu verras ! » et il ira les déguster assis près de Jules sur la pierre luisante au milieu des bouquets, avant de s’endormir à ses côtés comme il le faisait si souvent quand l’enfant avait peur, la nuit.