« Ils sont beaux, tous les deux. Vraiment bien assortis, et visiblement très amoureux… »

Mélancolique elle observe les deux têtes rapprochées, les deux corps enlacés qui ondulent gracieusement au rythme de l’orchestre, les deux sourires complices. Elle pense à son Raphael. C’est ainsi qu’ils auraient pu être. Qu’ils avaient été…un bref sourire joue sur ses lèvres. Sauf qu’ils n’auraient pas dansé. Ils dansaient tous deux comme des bâtons et leur unique tentative, lors de leur première rencontre, leur avait valu des pieds écrasés et un fou-rire inextinguible. Elle se lève. Soudain elle en a assez de ce mariage, de tous ces couples partout. Dehors, la pluie a cessé, l’air est frais et agréable. Sur la pelouse, encore un couple, des pigeons ramiers qui font assaut de postures et de figures. Monsieur parviendra-t-il à séduire sa belle ? Elle pense « décidément ! » et oblique vers le fond du parc. Devant elle, d’un bosquet, surgissent brusquement trois papillons d’un blanc éclatant qui se poursuivent, ne se lâchant pas d’un pouce malgré leurs évolutions acrobatiques, comme s’ils étaient reliés par un fil invisible. Elle les suit un instant du regard, fascinée malgré elle alors que lui est venue cette pensée amère et saugrenue : « et eux en sont déjà au ménage à trois ! »

La fête est finie. Retour dans la maison vide. Elle verrouille la porte d'entrée sans allumer, jette son sac n’importe où et s’affale dans un fauteuil, écrasée par le silence. Elle pense vaguement :
« Il va falloir arroser la plante ».
Cette plante, seule rescapée de toutes celles qu’elle a introduites chez elle, lui a été mise d’autorité dans les bras par une amie alors que toutes deux « faisaient les fleurs » à l’église du village.
« Elle va crever ici, elle n’a pas assez de lumière et de soin. Prends-la, moi j’en ai déjà trop»

Elle avait failli refuser, craignant l’échec. Ce n’est pas elle qui a la main verte, c'était son mari. Elle cligne des yeux embués. C’est pour ça qu’elle avait accepté. Elle avait eu soudain l’absurde impression que c’était Raphael, mort à peine deux mois plus tôt, qui lui confiait cette tâche. C’était son style. Il lançait des défis à sa maladresse, à son sentiment d’infériorité, et lorsqu’elle plaidait « je ne sais pas le faire ! » il rétorquait sur un ton mi-irrité mi-amusé::
« Et alors ? Tu n’es pas plus bête qu’une autre, tu apprendras ! »

C’était il y a trois ans. En fin de compte la plante n’était pas morte, au contraire, elle s’était épanouie et poussait sans cesse des feuilles dans tous les sens, avec une joyeuse exubérance. Son amie l’avait félicitée, ajoutant cependant :

«Elle ne fait pas de fleurs, ce n’est pas normal. Elle aurait dû en faire la deuxième année»

Paroles assorties de conseils et d’astuces suivis à la lettre. Sans résultat. Mais pourvu que la plante continue à se plaire chez elle, France n’en demandait pas plus.

Elle se leva, alla dans la cuisine chercher de l’eau. En revenant  elle fronça le sourcil. « Il était temps, les feuilles commencent à jaunir ». Mais ce n’était pas cela. S’approchant en hâte, elle ne put retenir un cri de joie : encore enroulée sur elle-même, fine et fragile dans sa robe d’un blanc velouté, mais indubitable, la plante de Raphael lui offrait sa première fleur. CIMG0585bc