Consigne récente de notre atelier d'écriture : Dans une malle vous trouvez une photo et deux objets. Décrivez succinctement, puis rédigez une histoire avec ces trois éléments.

Photo :
2 petites filles endimanchées, vêtements blancs, chaussettes blanches jusqu’au-dessous du genou, souliers vernis. Devant une porte. De la tristesse dans l’air

Objets
- Un cahier à reliure de cuir, poussiéreux, une écriture à l’encre de chine tout en arabesques, en pleins et déliés, les majuscules soigneusement tracées. Pages jaunies

- Un bilboquet en bois, ficelle effilochée.

Pourquoi, une fois de plus, ai-je ouvert cette malle ? Pourquoi ai-je sorti le cahier ? Je sais bien l’effet que va produire la contemplation de ce qu’il contient. Pourquoi n’ai je pas tout simplement allumé la télévision et passé une soirée inoffensive à comater devant la série débile habituelle ? Je suppose qu’un psy se délecterait à tenter de démêler l’écheveau touffu des raisons qui me poussent à revenir périodiquement au grenier pour extraire ces objets de la grosse malle de fer, tout en sachant que je terminerai probablement en larmes, ivre morte ou abrutie de somnifères. Mais je suis seule, pas de psy à l’horizon, pas de mari ni d’enfants, pas un voisin à des kilomètres, et mon seul compagnon, mon chat, a déjà prudemment rejoint sa cachette favorite pour la nuit.
Comme d’habitude, je prends un peu de temps avant d’ouvrir le cahier. Je le serre entre mes mains comme pour imprimer ses contours dans mes paumes, caresse du doigt la reliure, puis la couverture sur laquelle sont inscrits à l’encre de chine, de cette écriture complexe en pleins et en déliés qu’on apprenait autrefois à l’école, les mots : « Journal personnel de Sarah ». Personnel souligné trois fois.
Je soupire, retenue par un reste de sagesse, ou de crainte, mais je sais bien que tous les raisonnements n’y feront rien. Je n’aurais pas dû monter au grenier, ni ouvrir la malle, ni sortir le cahier et le bilboquet. Mais je l’ai fait. Je ne devrais pas ouvrir le cahier, mais je le fais. A la page exacte où, à l’issue de chacune de ces séances, je range soigneusement la photo après l’avoir fixée jusqu’à voir trouble, puis avoir pleuré jusqu’à la migraine.
Journal personnel de Sarah. Photo de Sarah et de sa jumelle, toutes deux si mignonnes dans leur robe blanche identiques et leurs souliers vernis, des rubans blancs dans leurs anglaises, un air sage et un peu morne, devant une porte fermée. Curieuse idée que cette photo. Mais initialement elle faisait partie d’une série, allant de cette porte fermée à un groupe dans une salle à manger : Sarah et sa sœur, leurs parents et les meilleurs amis des parents avec leur fils Yves. J’ai déchiré toutes les autres photos et n’ai conservé que celle-ci, lorsque la vie était encore normale, lorsque la porte n’avait pas encore révélé celui qui, bien involontairement, allait faire éclater cette sérénité figée.
Le livre serré sur mon cœur, je fais tourner entre mes mains le bilboquet écaillé. Il n’y a plus que le manche. La boule s’est égarée dans le jardin, des décennies auparavant, après avoir percuté la tempe de la sœur de Sarah ce jour d’été où, à l’issue de la fête qui célébrait leur double anniversaire, Emilie était venue annoncer à sa jumelle ses fiançailles avec Yves.